Interview – Kazuki Takahashi – Jump Exhibition 50th

En 2017, le mythique Weekly Shônen Jump est sur le point de fêter ses 50 ans. Pour honorer le demi centenaire du magazine de prépublication, une exposition d’envergure en trois parties s’est tenue au Japon, retraçant l’historique de la revue par ses mangas et des auteurs phares. Scénographies, expositions de planches originales… cet anniversaire symbolique fut célébré en grandes pompes. Évidemment, le manga Yu-Gi-Oh! était de la partie ! L’œuvre de Kazuki Takahashi a fait partie intégrante de la deuxième partie de l’événement qui s’est tenue du 19 mars au 17 juin 2018.

La deuxième catalogue (sur trois) de l’exposition abordait la décennie 1990 et proposait le contenu lié à l’œuvre phare de Kazuki Takahashi, incluant une interview du maître. L’ouvrage est aujourd’hui devenu rare (et coûteux !). Pour cette raison, nous vous proposons, sur cette page, un retour sur le chapitre Yu-Gi-Oh! du catalogue, et plus précisément une traduction de l’interview de Kazuki Takahashi. L’auteur revient ainsi sur ses débuts jusqu’à ses projets les plus récents, au moment de la parution du catalogue, en 2018. Nous vous proposons aussi les différents textes qui agrémentent ce chapitre.

« L’esprit d’un pharaon vit en moi, et mon alter-ego affronte le mal à travers les jeux ! »

La série ‘YU-GI-OH!’ de Kazuki Takahashi a commencé sa publication en 1996. Le jeu de cartes présenté dans la série est devenu un véritable produit, qui reste aujourd’hui très populaire. Takahashi a été le producteur exécutif de l’adaptation en film d’animation de 2016.

Que représente le Shônen Jump pour Kazuki Takahashi ?

« Je lui dois la vie. C’est comme si j’étais un enfant abandonné, et que le Shônen Jump était le grand-père et la grand-mère qui m’ont trouvé et élevé. »

Interview : Kazuki Takahashi x SHONEN JUMP

« C’était passionné et intense. J’ai réalisé que le Shônen Jump correspondait à mon tempérament. »

Takahashi n’est pas devenu un artiste populaire du Shônen Jump du jour au lendemain. Il a fait ses débuts dans le Shônen Sunday (1). Il avait un emploi à temps partiel dans une agence de design tout en travaillant sur des mangas prévus pour le magazine.

« J’ai travaillé pour plusieurs maisons d’édition. A l’époque, c’était l’âge d’or des comédies romantiques. J’en ai dessiné quelques unes pour le Shônen Sunday, mais ce n’était pas mon truc. Quand j’étais enfant, je lisais le Shônen Jump. J’aimais les mangas bizarres et virils comme ‘Hochonin ajihei’ où certaines scènes semblent ridicules pour le lecteur, mais où les personnages prennent tout au sérieux. Je me suis demandé « Pourquoi est-ce que je dessine des comédies romantiques ? » (rires) J’ai ensuite pensé que je pourrais dessiner des mangas davantage destinés aux garçons dans le Weekly Shônen Magazine. Là-bas, il y avait un fort sentiment de camaraderie entre les artistes de la même génération. (2) Nous nous entraidions pour créer nos manuscrits. C’était très amusant. »

Il a ensuite remporté le prix de la révélation de l’année pour un magazine destiné aux jeunes adultes, mais il a décidé de revenir au dessin pour un public plus jeune. C’est alors qu’il a commencé à travailler pour le Shônen Jump.

« Je n’avais pas lu le Shônen Jump depuis un moment, mais j’ai recommencé à le lire pour me tenir au courant des tendances et élaborer un plan. C’était tellement passionné et intense. C’est là que j’ai réalisé que le Shônen Jump correspondait à mon tempérament. (3) »

Quelles ont été ses impressions du département éditorial du Shônen Jump lorsqu’il a présenté ses idées ?

« Je les ai trouvés vraiment attentionnés. Ils m’emmenaient souvent au restaurant. (rires) D’une certaine manière, les éditeurs du Shônen Jump sont vraiment encourageants. Ils vous donnent l’envie de dessiner, chose importante, surtout pour les nouveaux artistes. Ils m’ont toujours fait croire que j’avais une chance, même s’ils n’y croyaient pas eux-mêmes. C’est juste que, et cela s’applique à tout type d’éditeur, si vous ne sentez pas que le travail vous convient, il n’y a aucun intérêt à faire la même chose encore et encore. C’est à ce moment-là que vous devez arrêter ce que vous faites et passer au prochain projet éditorial, comme je l’ai fait. »

C’est ainsi que Takahashi a calmement décidé de passer à l’étape suivante jusqu’à son arrivée dans le Shônen Jump, l’endroit qui lui convenait. (4)

« Je n’avais pas travaillé comme assistant pour des mangakas (5). J’avais travaillé en dehors de l’industrie du manga, ce qui explique peut-être pourquoi j’ai pu garder mon sang froid. Je ne sais pas si cela se voit dans mon travail, mais je pense qu’il est important de passer du temps en dehors de l’industrie. Bien sûr, il y a aussi des mangakas qui réussissent très tôt, à l’adolescence ou dans la vingtaine. Je pense que ça doit être une expérience incroyable. Mais pour quelqu’un comme moi qui n’avait pas le talent nécessaire pour percer à l’adolescence, il est important d’avoir un certain niveau de compétences sociales et une capacité à communiquer. C’est indispensable lorsque l’on a affaire à des éditeurs. Il faut être capable d’engager la conversation au début des réunions éditoriales. (rires) On ne peut pas se comporter comme un rebelle quand son travail ne se vend pas. Je pense que c’est à ce moment qu’il faut sortir et prendre l’air. »

Takahashi a dessiné un certains nombre de one-shots ainsi que la série du Shônen Jump ‘Tennenshoku danji BURAY‘ (6), puis a commencé à travailler sur ‘YU-GI-Oh !‘ peu de temps après. Du moins, c’est ce que l’on pourrait croire. En réalité, Takahashi a pris un peu de temps, loin du manga.

« J’ai foiré mon manga d’arts martiaux. (rires) Puis, j’ai décidé de trouver un boulot en attendant de préparer mon prochain projet. Mais ce projet n’est pas arrivé tout de suite. A un moment donné, j’ai abandonné le manga. Finalement, je me suis fait virer de ce boulot. (rires) C’est là que j’ai eu une idée qui pouvait fonctionner, et je l’ai proposée au Shônen Jump. Quand les gens sont dos au mur, ils trouvent toujours quelque chose à quoi se raccrocher. (rires) »

« Dans le Shônen Jump, il est difficile de conclure une série en douceur »

En 1996, quinze longues années après les débuts de Takahashi dans le Shônen Sunday, ‘YU-GI-OH!‘ a entamé sa publication (7). C’était l’année suivant le record des ventes du Shônen Jump.

« Quand le Jump a vendu un nombre record d’exemplaires, je planifiais déjà ‘YU-GI-OH!‘, et la série était sur le point de commencer. J’ai fini par me demander si j’étais fait pour un magazine aussi populaire, et si la série se déroulerait comme prévu. Mais je me suis dit que c’était la dernière bataille, et que je n’aurais aucun regret tant que je tenterais ma chance. Mon manga a commencé à peu près au même moment où des séries populaires comme ‘Dragon Ball’ et ‘Slam Dunk’ se terminaient. De ce fait, j’ai ressenti une sorte de pression et une grande responsabilité. »

Interrogé sur le format dans lequel les personnages s’affrontent à travers un jeu, Takahashi a répondu qu’on ne peut pas avoir une série dans le Shônen Jump à moins d’avoir quelque chose de nouveau à offrir pour capter l’attention des lecteurs.

« Je pense que vous avez plus à offrir si vous êtes dans un registre que vous seul pouvez dessiner. Il peut être difficile de réussir dans le Shônen Jump, à moins d’être prêt à essayer quelque chose de nouveau. Tous les animes diffusés tard le soir semblent être dessinés de la même manière, et ils dégagent tous la même ambiance. Mais, dans le Shônen Jump, je pense qu’il y a encore des artistes prêts à relever de nouveaux défis. »

La série a commencé avec un format épisodique où chaque chapitre raconte un affrontement à travers un jeu différent. Au fur et à mesure que la série progressait, Takahashi s’est concentré sur un seul jeu de cartes qui avait été bien accueilli par les lecteurs quand il l’a dessiné pour la première fois. C’est alors que la popularité du manga a explosé. Le manga a été adapté en anime (8), puis en jeu de cartes nommé ‘YU-GI-OH ! JEU DE CARTES A COLLECTIONNER : Duel Monsters‘ (9), le faisant sortir du simple domaine du manga. Mais, pour Takahashi, ces développements ont rendu les choses plus difficiles.

« J’ai dû coordonner l’intrigue de la série aux règles du jeu car les cartes, le merchandising et l’anime ont été développés simultanément (10). D’une certaine manière, c’était vraiment épuisant. Certaines règles du jeu de cartes à collectionner étaient différentes de celles du manga. Il est devenu difficile de dessiner des personnages qui bluffent. Mais j’ai fini par trouver la solution : j’ai délaissé les combats de cartes pour transformer la série en un drame centré sur le personnage principal. J’ai planté le décor dès le début, en situant l’histoire en Egypte, un cadre peu populaire pour un manga. A partir de là, j’ai orienté le récit dans une direction qui lui permettrait d’atterrir en douceur, pour ainsi dire. »

Au lieu d’essayer de prolonger son manga le plus longtemps possible, Takahashi s’est concentré sur une conclusion en douceur.

« J’ai décidé de conclure, alors j’ai pris les commandes pour un atterrissage en douceur. Lorsqu’une série du Shônen Jump prend de l’ampleur, elle se stabilise grâce au soutien des fans, et il est facile de la maintenir en pilotage automatique pendant un certain temps. Mais conclure en douceur est vraiment difficile, surtout pour une série qui dure depuis longtemps. Je pense que cela s’applique à tous les artistes mais si vous commencez quelque chose, je pense que vous vous devez de terminer correctement. J’avais peur de ne pas y arriver. De nos jour, dans le Shônen Jump, on vous transfère simplement dans un magazine mensuel pour que vous puissiez continuer à dessiner. Mais, à l’époque, on vous donnait généralement un préavis de quelques semaines avant la fin. C’est pourquoi j’ai décidé de faire le premier pas en demandant de me laisser terminer en un certain nombre de semaines. Grâce à cela, j’ai pu prendre le contrôle et amener ‘YU-GI-OH!‘ vers un atterrissage en douceur dont je pouvais être satisfait ! »

« J’ai inventé moi-même l’antithèse de ‘YU-GI-OH!’ « 

Après la fin de ‘YU-GI-OH!‘, Takahashi s’est éloigné du Shônen Jump. Mais il revient neuf ans plus tard, en 2013, et annonce sa nouvelle série : ‘Drump‘ (11).

« Drump‘ est comme l’antagoniste obstiné de ‘YU-GI-OH!‘ (rires). J’ai essayé de dessiner quelque chose dans un registre similaire, et c’est comme si j’avais créé l’antithèse de ‘YU-GI-OH!’ moi-même. Au lieu de complexifier les choses et d’ajouter de plus en plus de cartes, j’ai créé un jeu qui utilise un simple set de 52 cartes afin de l’intégrer à un manga. Je trouvais le jeu très amusant, et j’espérais qu’il deviendrait populaire, mais ce ne fut pas le cas. (rires) Je suppose que ‘YU-GI-OH!’ est difficile à surpasser. (rires) »

En 2016, Takahashi a écrit le scénario d’une adaptation cinématographique de ‘YU-GI-OH!’ (12) et a publié un one-shot dans le Shônen Jump (13).

« Quand je concevais les personnages du film, le visage de Yûgi a fini par avoir l’air beaucoup plus galant que je ne l’avais imaginé. C’est comme si Yûgi se tenait devant moi et essayait de me dire qu’il n’était plus un enfant. Le one-shot a fini par prendre une direction plus folle que le film. (rires) Mais dessiner ‘YU-GI-OH !’ pour la première fois depuis un certains temps m’a mis dans un certain état d’esprit. Ca m’a incité à réaliser plus de dessins de Yûgi. »

Takahashi-sensei a-t-il des idées pour une nouvelle œuvre ?

« Si une idée me plaît, j’aimerais la dessiner ! Si elle n’est pas rejetée, bien-sûr. (rires) Le Shônen Jump a des exigences élevées ! J’en suis à un point où je prends simplement plaisir à développer de nouvelles idées. »

Lorsqu’on lui a demandé ce que le Shônen Jump représentait pour lui, Takahashi a répondu : « Je lui dois la vie. »

« C’est comme si j’étais un bébé abandonné. Le Shônen Jump, c’est la grand-mère et le grand-père qui m’ont trouvé abandonné au bord d’une rivière, qui m’ont sauvé et m’ont élevé. (rires) Je suis passé du Shônen Sunday au Shônen Magazine, rebondissant d’une rive à l’autre jusqu’à presque atteindre l’océan. Si le Shônen Jump ne m’avait pas trouvé, j’aurais pu dériver en pleine mer. J’aurais pu disparaîtres. (rires) Je suis vraiment reconnaissant. »

Notes

(1) Il publie cinq one-shots dans le Shônen Sunday sous le nom de Hajime Miyabi :
ING! Loveball (ING!ラブボール!!), 1981
Ano Ko ni Scramble (あの娘にスクランブル), 1982
Kyôgaku Sensei SOS!! (共学戦線SOS!!), 1982
Yû Yua Yû (勇ユア優), 1982
Hajimemashite, Ran desu!!, (はじめまして蘭です!!), 1983

(2) Durant cette expérience, il publie le court manga Gô-Q Chôji Ikkiman (剛Q超児イッキマン), adaptation du manga éponyme, sous son vrai nom : Kazuo Takahashi.
Il fait la connaissance de George Morikawa, le futur auteur de Hajime no Ippo.

(3) C’est très certainement à cette période que l’auteur découvre Jojo’s Bizarre Adventure. Hirohiko Araki devient rapidement l’un de ses mangakas favoris.

(4) Sous le nom de plume Kazumasa Takahashi, il publie deux nouveaux one-shots dans des éditions spéciales du Shônen Jump :
Tokio no Taka (闘輝王の鷹), 1990
Battle Mind (バトルマインド), 1991

(5) Kazuki Takahashi a néanmoins été assistant pour le mangaka Yasuichi Oshima dont nous avons pu lire en France le manga Vas-y Julie ! (1985) aux éditions Black Box., un aveu qu’il fait dans le numéro du Jump Ryû qui lui est consacré. Si la série sur laquelle il a assisté maître Oshima reste inconnue, il est probable qu’il s’agisse de Kami no kobushi, le seul manga que l’artiste a dessiné pour les éditions Shûeisha entre 1990 et la parution de Yu-Gi-Oh!.

(6) Tennenshoku Danji BURAY est la deuxième série de l’auteur, aussi publiée sous le nom de plume Kazumasa Takahashi. Le manga paraît dans le Shônen Jump entre le 19 novembre 1991 (Shonen Jump #50 de 1991) et le 25 février 1992 (Shônen Jump #12 de 1992). Il totalise 13 chapitres divisés en deux volumes.

(7) Le manga Yu-Gi-Oh! débute le 17 septembre 1996, dans le numéro #42 de l’année du Weekly Shônen Jump

(8) Le premier anime Yu-Gi-Oh! par Toei Animation est lancé le 4 avril 1998. La série animée Yu-Gi-Oh! Duel Monsters du studio Gallop, celle mondialement connue, débute le 18 avril 2000.

(9) Yu-Gi-Oh! a connu un premier jeu de cartes par Bandai entre 1998 et 1999. Celui-ci était raccord avec l’anime de Toei Animation. Le jeu de cartes que nous connaissons, nommé Yu-Gi-Oh! Original Card Game (OCG) au Japon, est lancé par Konami en février 1999.

(10) Pour gérer ses droits d’auteur, Kazuki Takahashi fonde Studio Dice à cette période. La société est ainsi impliquée dans la gestions des droits de chaque projet qui touche à Yu-Gi-Oh! depuis l’anime Duel Monsters et la sortie de l’OCG.

(11) Le one-shot Drump est publié le 2 novembre, dans l’issue #49 de 2013 du Weekly Shônen Jump.

(12) Il s’agit du film Yu-Gi-Oh! : The Dark Side of Dimensions, sorti le 23 avril 2016 dans les cinémas japonais. Le projet célèbre les 20 ans du manga Yu-Gi-Oh! et en est une suite directe.

(13) TRANSCEND GAME est une histoire courte en deux parties, publiées le 11 avril 2016 (Shônen Jump #19, 2016) et le 18 avril 2016 (Shônen Jump #20, 2016). Centrée sur Kaiba, cette histoire est un prologue pour le film The Dark Side of Dimensions.

Source : Sôkan 50-shûnen kinen – Shûkan Shônen Jump-ten VOL.2 / 50th Anniversary Weekly Shônen Jump Exhibition VOL.2 Catalog

Traduction par Kaiba-Corp. Publiée le 6 juin 2026. Merci de ne pas réutiliser sans autorisation.