Après avoir abordé les grandes inspirations de Kazuki Takahashi côté comics, cinéma et jeu dans une première partie, il était essentiel de revenir sur les autres amours du mangaka dans un développement chronologique. Ses découvertes du manga, de l’animation et du tokusatsu sont plus simples à ancrés dans le temps, ce qui nous permet d’entrevoir le parcours du maître à travers les années et les décennies. Avec cette deuxième partie de la rétrospective qui lui est dédiée, revenons sur la jeunesse du papa de Yu-Gi-Oh!, de son amour du dessin jusqu’aux découvertes culturelles qui vont nourrir cette passion.
L'enfance, le dessin, les premières découvertes
Invoqué dans notre monde le 4 octobre 1961, à Tokyo, le futur maître naît sous le nom de Kazuo Takahashi. De sa vie familiale, on ne sait finalement que peu de choses, pour ne pas dire rien, car l’intéressé ne s’est effectivement que peu livré sur ce sujet. Mais, en ce qui concerne ses passions, le dessin comme les œuvres qui l’ont influencé, c’est une autre histoire.
Le petit Kazuo dessine dès la maternelle. Enfant chétif au petit appétit, il préfère griffonner ses cahiers plutôt que déjeuner. L’image qui nous vient en tête est évidemment celle de Yugi dans le premier chapitre de Yu-Gi-Oh!, autour de jeux dont il est le seul à s’amuser. La réalité est, heureusement, bien plus enthousiaste : les camarades de Kazuo ne sont pas comme le Jono’uchi tyrannique du premier chapitre, aussi ils s’intéressent aux dessins du petit artiste solitaire plutôt que de s’en moquer. Ce sentiment de fierté a suffisamment marqué Kazuo pour que le lui adulte relate les faits, près de 30 ans plus tard.
Au dessin se mêle une autre forme de passion avec les programmes télévisés, très populaires auprès des jeunes. Kazuo se prend d’affection pour les tokusatsu, les productions aux effets spéciaux innovants de l’époque et dont Tsuburaya Productions est l’un des porte-étendards. En 1971, il succombe à la fièvre Kamen Rider, une saga toujours d’actualité aujourd’hui.
Mais, quelques années avant, en 1966, c’est bien Ultraman qui pousse son amour du crayon au-delà. Les monstres qui apparaissent dans la série impressionnent Kazuo qui s’empresse de les reproduire, encore et encore. La graine d’artiste se met même en tête d’imaginer ses propres monstres et s’essaie à quelques croquis, poussant le sens du détail et son amour du format jusqu’à tenir compte des petits trous qui permettront aux comédiens sous les costumes de respirer. De là à dire qu’il s’agit du premier pas du futur mangaka vers la création de l’immense bestiaire de Yu-Gi-Oh!, il n’y a qu’un pas que l’on peut aisément franchir. Car, de son propre chef, Kazuki Takahashi a admis rétrospectivement qu’Ultraman l’a aussi bien poussé dans son désir de dessiner ses propres créatures qu’à reprendre un schéma narratif qui nous est familier, celui du monstre de la semaine qui vient pimenter le chapitre hebdomadaire.
Les productions tokusatsu ont fait rêver le jeune Kazuo qui imaginait des monstres surgir d’entre les bâtiments de la ville. Dans l’interview qu’il a donné pour l’exposition des 50 ans du Shônen Jump, il admet cette influence dans le concept de la réalité augmentée de son manga, via le dueldisk, celle que l’on retrouve dans l’arc Battle City.
À l’école primaire, dessin et pop culture continuent de se conjuguer dans le quotidien de Kazuo. Il continue certes de s’abreuver de séries télévisées, et découvre aussi le monde de l’animation ! Il est notamment impressionné par Tiger Mask (1969) dont le décalage entre le masque bestial du héros et son véritable visage, moins marquant. Ce visionnage lui enseigne une leçon : un protagoniste peut être rendu charismatique par la force du visuel.
La fascination du manga
Durant cette période, le garçon connaît aussi ses premiers amours en matière de manga, un média artistique qu’il découvre par l’intermédiaire des kashihon, les livres de location, un standard aujourd’hui révolu. Ébloui par les dessins qu’il découvre, il se délecte de Matarô ga kuru!! (1972), une œuvre de Fujiko Fujio A qui peut parfaitement être mis en parallèle avec le Yu-Gi-Oh! des débuts. L’histoire est celle du jeune Matarô qui se venge de ses harceleurs à l’aide de dons occultes. Entre l’atmosphère sombre, le découpage épisodique et la présence de pouvoirs surnaturels pour punir ceux qui le méritent, les points de comparaison avec les premières apparitions de Yami Yugi sont nombreux. Dans un tout autre registre, à l’époque où le collégien lisait le Shônen Jump, il est marqué par Hôchônin ajihei (1973) de Jirô Gyû et Jô Big, un manga culinaire aussi didactique qu’excessif, bien avant Mister Ajikko / Le petit chef et Food Wars. Le manga dépeint des situations singulières où dénote la virilité des personnages qui se prennent trop au sérieux, et la formule amuse Kazuo autant qu’elle le marque.
Le manga devient alors un art qui fascine l’adolescent… mais constitue aussi un rêve qui lui semble inatteignable. Il est subjugué par l’impact des planches qu’il découvre, par le détail des dessins où la richesse des arrière-plans, si bien qu’il est convaincu de ne pas avoir le niveau pour devenir auteur à son tour. Cette autodésillusion ne l’empêche pas de dessiner son propre manga alors qu’il croque sa troisième année d’école primaire, un récit qu’il qualifia bien plus tard « manga humoristique en 8 pages un peu nul ». C’est néanmoins une première étape qui est suivie par d’autres mangas amateurs de vingtaines de pages qu’il a réalisée aux côtés de son cousin. C’est précisément avec cette collaboration familiale que le jeune Kazuo pense pour la première fois au manga comme son propre métier.
La fin du primaire approche quand l’animation refait surface dans les grandes influences du futur Kazuki Takahashi. L’année 1972 marque la diffusion de deux programmes phares adaptés des mangas du génial Gô Nagai : Mazinger Z et Devilman. De nouveau, il reproduit les héros de ces séries en dessin, un enthousiasme qui synthétise l’un des adages que conseillera l’artiste bien plus tard : ne pas cesser de dessiner afin de s’améliorer. C’est ainsi qu’au lycée, suite à la découverte de l’anime Space Battleship Yamato (1974-1975), il a tellement reproduit le cuirassé Yamato qu’étant adulte, il reste capable de le dessiner, entièrement de tête. À cette époque, son amour de Yamato est poussé à l’extrême quand Kazuo crée ses propres cellulos.
Le lycée est censé être la période durant laquelle les élèves pensent à leur diplôme et au chemin universitaire qu’ils empreinteront. Kazuo, lui, ne continue de penser qu’au dessin. Il entreprend même de tout lâcher pour embrasser prématurément le métier d’animateur, un enthousiasme qui retombera après que sa candidature soit rejetée. Il lui reste alors le manga, car le garçon ambitionne de soumettre ses planches à un éditeur. Il profite de la fin du lycée pour travailler plusieurs projets, mais n’en finalise aucun. C’est uniquement à l’école supérieure, du haut de ses 19 ans, qu’il soumet ses planches à un magazine pour la toute première fois. Le début d’une histoire si dense, teintée de lueurs d’espoir et de déconvenues, qui fera l’objet du troisième écrit dédié à l’artiste.
Avec le prochain dossier, le troisième de cette série autour de Kazuki Takahashi, il conviendra d’aborder les débuts de sa carrière de mangaka, pleine de pérégrinations. Cette troisième partie reviendra sur les premières expériences d’auteurs du maître, loin d’être aussi simples qu’on peut se l’imaginer…