À l’école, Kazuo Takahashi n’était pas un bon élève. Cet aspect de lui se retrouve dans le personnage de Yûgi Mutô qui sonne décidément comme un avatar de l’auteur à bien des égards. Le lycée a toutefois joué un rôle clé dans la carrière du maître en le guidant sur la voie du manga. Nous sommes alors à la toute fin des années 1970 et à l’aube des années 1980, à une époque ou des monstres du neuvième art nippon tels que Fujiko Fujio (Doraemon), Leiji Matsumoto (Albator), Gô Nagai (Devilman) et Tetsuya Chiba (Ashite no Joe) ont largement fait leurs preuves, tandis qu’un nouvel âge doté de maîtres tels qu’Akira Toriyama (Dragon Ball), Masami Kurumada (Saint Seiya), Rumiko Takahashi (Ranma 1/2) ou encore Tetsuo Hara (Hokuto no Ken) est en pleine émergence. Diplômé du lycée, maintenant convaincu que le manga est fait pour lui, il ne tient qu’à Kazuo Takahashi de faire ses preuves à son tour.
Dans ce troisième dossier dédié à la belle carrière du mangaka, place à ses débuts en tant qu’auteur, des tatonnements emplis de rebondissements…
Le Shônen Sunday, les premiers pas (1981 - 1983)
À l’école primaire, c’est en amateur et aux côtés de son cousin que la graine d’auteur dessine ses premiers mangas. Au lycée, toujours fidèle à sa passion du dessin, il entreprend différents projets, sans jamais en boucler un seul. C’est une fois diplômé, âgé de 19 ans, qu’il achève son premier one-shot. À cette époque, Takahashi travaille à mi-temps en tant que designer d’une entreprise de jeux d’arcade, se chargeant notamment des logos et autres aspects visuels de la compagnie. C’est sur son temps libre qu’il toque à la porte des différentes rédactions pour soumettre son travail. Toutes ? Non. Le dessinateur balbutiant évite volontairement le Shônen Jump, pourtant un magazine de son enfance, car il craint les exigences de celui-ci. Une rédaction donne alors sa chance à Takahashi : le Shônen Sunday des éditions Shôgakukan. Nous sommes alors en 1981, et c’est sous le nom d’auteur Hajime Miyabi que le maître novice publie son premier one-shot dans le Shônen Sunday #31 de l’année : ING! Loveball (ING!ラブボール).
Dans cette comédie romantique, Hajime Miyabi (nom que l’auteur conservera durant ses premières expériences) narre les péripéties de trois adolescents épris de la manager du club de football de leur école, mais celle-ci a jeté son dévolu sur le capitaine de l’équipe. C’est un choix rétrospectivement surprenant car, comme nous l’avons dit dans notre précédent écrit, le mangaka n’a jamais été très attaché au genre de la romance, préférant les œuvres plus poussives et alambiquées. Ce court récit est néanmoins une première consécration qui lui permet de remporter le Grand Prix en catégorie shônen du 8e Shôgakukan Shinjin Comic Taishô (ou Prix des nouveaux auteurs de bande dessinée Shôgakukan), qui récompense les graines d’artistes venant de proposer leur travail.
En concourant pour ce prix, Takahashi se soumet aux critiques du jury, des vétérans dont les noms sont aujourd’hui légendaires. Fujio Akatsuka, le père du délirant Osomatsu-kun, estime un dessin facile à suivre, mais une histoire médiocre. Il préconise un scénario plus soigné et un soin apporté aux émotions des protagonistes. Kazuo Umezz, l’un des maîtres du manga d’horreur, rejoint son confrère en soulignant que les trois personnages principaux gagneraient à être davantage différenciés. Il salue l’ingéniosité des angles choisis, mais il pense que la narration serait valorisée par des décors mis en avant. De son côté, le duo Fujiko Fujio, créateurs du célèbre Doraemon, enfonce le clou sur une narration qu’il trouve confuse. Enfin, Leiji Matsumoto, auteur d’Albator et de Galaxy Express 999, se montre plus mesuré. Il confirme une lisibilité peu évidente, mais il applaudit le style graphique à la hauteur d’une comédie romantique. Des témoignages précieux, notamment car ces maîtres ne sont aujourd’hui plus de ce monde, à l’instar du très regretté Kazuki Takahashi.
La lecture de ces commentaires laisse croire à une première publication en demi-teinte. Mais celle-ci a gagné un prix, donnant au jeune Hajime Miyabi de nouvelles opportunités de publication. Durant les deux années suivantes, il revient dans le Shônen Sunday avec par moins de quatre one-shots. Dans le numéro spécial de l’été 1982, il signe Ano Ko ni Scramble (あの娘にスクランブル), une nouvelle comédie romantique dans laquelle le héros est prêt à tout pour celle qu’il aime. À l’époque, Hajime Miyabi admet avoir mis en œuvre tout ce qu’il a appris avec son travail précédent. Dans l’édition spéciale de novembre 1982, il revient avec Kyôgaku Sensen SOS!! (共学戦線SOS!!), nouvelle romcom portée par un héros aux airs de dur à cuire. Dans l’édition du nouvel an 1983, il publie Yû Yua Yû (勇ユア優 ), un récit plus émouvant sur la relation mère-fils. Enfin, le numéro spécial de l’été 1983 accueille Hajimemashite, Ran desu !! (はじめまして蘭です!!)
À cette époque, l’auteur endosse le rôle d’assistant et travaille pour Yasuichi Oshima durant une courte période. Ce vétéran, que nous connaissons pour le manga Vas-y Julie, a plus d’une trentaine de travaux à son actif. Le plus probable est que Takahashi l’ait aidé sur Yûta Ya Naika, série en 4 tomes publiée en 1982. Cette histoire est celle de Yuta Sawamura, un garçon en fin d’école primaire qui aide sa mère à tenir leur restaurant familial. Fan de baseball, et particulièrement doué en la matière, il vise le collège Rakuhô Gakuen, et plus précisément son prestigieux club de baseball. Malgré ce rôle d’assistant, très bref, Takahashi parle d’une expérience enrichissante, notamment grâce à la densité des œuvres de son mentor.
La période Shônen Magazine, une lueur d'espoir (1986)
Hélas, les one-shots de Hajime Miyabi ne débouchent jamais sur une sérialisation, et sa collaboration avec le Shônen Sunday n’est que de courte durée. Pourtant, l’auteur ne baisse pas les bras, des efforts récompensés puisque c’est la rédaction du Shônen Magazine de l’éditeur Kôdansha qui l’accueille en 1986. La revue ne lui propose pas une histoire courte, mais directement une série, comme si les précédents travaux de l’apprenti mangaka avaient porté leurs fruits et convaincu la rédaction de l’hebdomadaire shônen. Dans l’issue #19 de ’86, il inaugure sa toute première série : Gô-Q Chôji Ikkiman (剛Q超児イッキマン). Comme pour rompre totalement avec ses expériences précédentes, ou tout simplement par demande de son nouvel éditeur, il abandonne le nom de Hajime Miyabi pour son identité véritable : Kazuo Takahashi.
Toutefois, cette première série n’est pas une œuvre originale, mais la déclinaison d’un anime en 32 épisodes produit par Toei Animation, que nous avons connu en France sous le titre Ricky Star dès 1993. Les deux versions sont diffusées en parallèle, et le manga est davantage un support promotionnel qu’une œuvre à part entière. Le choix d’un auteur novice est donc justifié (et particulièrement fréquent dans ce type de production média-mix), en plus de permettre à Kazuki Takahashi de poursuivre son rêve. Mais la publication n’est que de courte durée. Elle s’achève dans l’issue #36 de la revue, la même année, tandis que le manga ne totalise que deux tomes.
Pourtant, Takahashi conserve de beaux souvenirs de cette expérience, ceci grâce à la camaraderie qui régnait entre les mangakas rookies de la revue. Entre eux, les jeunes auteurs se conseillent sur leurs manuscrits, un sens de l’entraide propice pour motiver un mangaka débutant qui tente de se faire un nom. En extrapolant, on peut trouver une résonance de ce souvenir avec la relation liant Yûgi à Jono’uchi. Le héros de Yu-Gi-Oh! n’a de cesse d’épauler son ami et le tirer vers le haut, tout le long des 38 tomes. À l’image d’un Jono’uchi qui rêve d’être un « vrai duelliste », Kazuo Takahashi parvient à devenir un mangaka à part entière au contact de ses frères d’armes.
Parmi ces acolytes, l’un d’eux devient un ami de longue durée et un camarade de mah-jong : George Morikawa. Quelque temps avant son hit Hajime no Ippo, ce dernier enchaîne deux courtes séries dans le Shônen Magazine : Kazuya Now (1986) et Signal Blue (1987). À cette époque, Morikawa entretient cette vision de son ami :
« Ses talents de dessinateurs étaient remarquables dès ses débuts, mais il lui manquait une sorte d’ambition. Il ne se préoccupait pas vraiment du succès. »
Pour Takahashi, le plaisir de dessiner l’emporte sur le succès. Mais puisque se nourrir et payer son loyer est primordial, l’auteur a un nouvel objectif : « Gagner un peu d’argent chez Jump ». Rappelons-le, le Shônen Jump est la revue de son enfance, mais aussi le seul magazine shônen auprès duquel il n’a pas postulé par crainte des exigences de la rédaction. Est-ce le discours de son ami George Morikawa qui l’a poussé à embrasser ces ambitions, ou tout simplement l’envie de pouvoir vivre de son amour du dessin ? L’auteur d’Ippo n’avait aucun doute sur la probable réussite de son camarade. L’aventure ne serait pas simple, mais le style « flashy » de Takahashi correspond à la revue concurrente.
C’est bien par ce choix que Kazuo Takahashi s’apprête à embrasser son destin. Nous sommes alors en 1990, et c’est une période de près de 10 ans d’errance qui s’achève, une décennie entière durant laquelle le manga ne lui a pas permis de subvenir à ses moyens, son petit boulot dans l’industrie vidéoludique ayant été son seul gagne pain.
Le Shônen Jump : Vers la naissance de Yu-Gi-Oh!
Takahashi n’avait plus lu le Shônen Jump depuis son adolescence, aussi il se replonge dans les numéros actuels de la revue pour s’inspirer et mettre toutes les chances de son côté. Dans cette redécouverte, il retrouve le souffle intense et passionné des histoires qui l’ont ému enfant, une aura qu’il trouve plus appropriée à son style.
Quand l’auteur se présente à la rédaction du magazine, il ne fait clairement pas les choses à moitié. Sous le bras, il transporte un projet de 180 pages, fruit d’un long plan pour séduire la rédaction de l’hebdomadaire, dont une centaine de planches parfaitement finalisées. Un beau dossier accompagné… d’un autoportrait dans lequel il se grime en ouvrier du bâtiment. L’éditeur qui le reçoit est Toshimasa Takahashi, un tantô réputé pour avoir déniché les talents d’Izumi Matsumoto (Kimagure Orange Road) et Yoshihiro Togashi (Yuyu Hakusho ; Hunter X Hunter)… rien que ça ! En 2001, il succèdera au légendaire Kazuhiko Torishima, le tantô majeur d’Akira Toriyama, en tant qu’éditeur en chef du Jump. Dans son témoignage, Toshimasa Takahashi évoque un manga simple à lire, ce qui lui a permis de percevoir le talent indéniable de son nouveau poulain. Nous sommes déjà loin des avis plus tiraillés sur d’ING! Loveball. Qu’à cela ne tienne, l’éditeur a une réserve : l’autoportrait de Takahashi était a priori horrible !
Si ce gros projet de 180 pages n’est pas retenu, il permet tout de même à l’auteur de faire sa première expérience dans le Jump. C’est dans le Summer Special de l’an 1990 qu’il publie une nouvelle histoire courte : Tôkiô no Taka (闘輝王の鷹). Une nouvelle fois, c’est sous son nom véritable, celui de Kazuo Takahashi, qu’il publie son travail. Ce hors-série du Jump s’accompagne d’une brève interview du mangaka dans laquelle il confirme Hirohiko Araki comme son auteur favori. À cette époque, Araki a déjà une belle renommée puisqu’il a publié Baoh Raiôsha (1984) et Gorgeous Irene (1985) tandis que la parution de Stardust Crusaders, la si appréciée troisième partie de la fresque Jojo’s Bizarre Adventure, bat son plein.
Le maître rempile l’année suivante avec une nouvelle histoire courte pour le Jump, Battle Mind (バトルマインド), un manga qui verse davantage dans l’action et la science-fiction. L’histoire paraît dans le numéro spécial de l’hiver 1991 de la revue. Outre le manga en lui-même, cette parution nous apprend l’admiration de Kazuo Takahashi pour Antonio Inoki, un célèbre catcheur qui s’est reconverti dans la politique. Cette anecdote nous aiguille possiblement vers l’étape suivante de la carrière du mangaka…
L’auteur touche son rêve du doigt. Les succès de Tôkiô no Taka et Battle Mind semblent suffisamment forts pour qu’une sérialisation soit proposée à Takahashi. Le Shônen Jump n’est plus un idéal inaccessible, mais bien une nouvelle opportunité pour lui de concrétiser son objectif. Ainsi, l’issue #50 de 1991 du Jump accueille sa nouvelle série, la deuxième de sa carrière… mais ce n’est toujours pas Yu-Gi-Oh!. Ce nouveau projet porte le titre de Ten’neniro Danji BURAY (天然色男児BURAY). Dans ce récit, l’auteur renoue la comédie romantique, un segment qui n’est pourtant pas son dada. L’histoire met en scène Buray, un orphelin qui gagne sa vie de manière peu honnête. Mais voilà que le grand gaillard tombe amoureux d’une religieuse appartenant à une Église au bord de la ruine. Afin de sauver la bâtisse, il décide de gagner honnêtement sa vie en devenant catcheur !
Malheureusement, Ten’neniro Danji BURAY ne convainc pas le lectorat, loin de là. À l’instar de nombreuses séries de la revue qui n’ont pas eu la chance d’aller très loin, le manga sombre rapidement vers le fond du classement de popularité. Malgré le talent prometteur de Takahashi, le Jump ne fait pas d’exception à sa règle impitoyable : une œuvre impopulaire doit être stoppée pour laisser sa chance à un autre projet. Début 1992, dans l’issue #12 de l’année du Jump, la série de Takahashi s’arrête avec son 13e chapitre et totalise deux volumes uniquement. Un échec que l’auteur a su prendre avec philosophie au fil des années, au point de juger cette œuvre comme un fiasco qu’il préfère ne plus évoquer. Autant dire que dans les interviews qu’il a donnés, Takahashi n’a jamais vraiment abordé le cas BURAY.
L’artiste effleurait son rêve du doigt et avait la possibilité de percer dans la revue qui lui tient à cœur… mais ce songe volatile s’échappe de nouveau. Pendant plusieurs années, une nouvelle période d’errance créative s’impose à lui. Il a beau proposer de nouveaux projets à son éditeur, tous sont refusés. L’un de ces mangas avortés aura pourtant droit à une résurgence bien des années plus tard. Ce récit commence par le flashback de cinq guerriers liés par d’étranges taches de naissance, affrontant un gigantesque ennemi sur les géoglyphes de Nazca, au Pérou. Vaincus, ces braves combattants se réincarnent bien plus tard. Ils se réunissent et retrouvent leurs souvenirs au fil du temps, puis s’apprêtent à prendre leur revanche sur leur ennemi.
Vous l’aurez compris, cette histoire deviendra dès 2008 l’arc des Pactisants des Ténèbres dans la série animée Yu-Gi-Oh! 5D’s. Cette vision des héros affrontant un antagoniste titanesque renvoie au duel opposant Yûsei, Jack et Crow à Goodwin à la fin de la première partie de l’anime. Malheureusement, le projet est refusé. L’un des motifs invoqués est le format beaucoup trop dense de l’œuvre puisque le nombre de page requise pour une histoire courte est atteint avec la scène de la mort des héros dans le préambule. On peut même se demander si ce one-shot n’est pas le fameux projet de 180 pages que l’auteur a présenté à la rédaction du Jump en 1990, ce qui renforcerait la symbolique de son arrivée dans le magazine.
Ayant perdu tout espoir, l’auteur en déclin se trouve un nouveau job pour subvenir à ses besoins… jusqu’à ce qu’il se fasse licencier. Comme un sursaut de désespoir, il décide de retenter l’aventure chez Jump et donne tout ce qu’il peut dans un projet qui embrasserait l’un des poncifs forts de la revue : un récit de baston.
À cette période, il est épris des jeux vidéos de versus fighting, ce qui paraît peu étonnant puisque le hit Street Fighter, sorti en 1992, constitue une révolution majeure du genre. L’auteur émet alors des doutes sur sa démarche. Il pense que, désormais, un manga de combat traditionnel ne peut rivaliser avec ce que propose le jeu vidéo. À partir de cette réflexion, il imagine un concept où les personnages se défient par l’intermédiaire du jeu traditionnel, de manière analogique, à l’instar des jeux de plateau et jeux de rôle qu’il aime tant. A cet instant, Toshimasa Takahashi n’est plus son éditeur, le rôle revenant à Yoshihisa Heishi, un homme qui se distinguera largement au sein du Jump en devenant son co-éditeur en chef dès 2006, puis le 10e éditeur en chef de la revue en 2010.
Pendant une année entière, l’auteur et son tantô travaillent ce nouveau projet. Il faut dire qu’après le fiasco précédent, l’échec n’est sans doute plus une option. Heishi se montre intrigué par la proposition de son poulain autour du jeu, surtout à une époque où le jeu vidéo supplante le jeu traditionnel dans les cœurs des enfants et des adolescents. Ce brainstorming aboutit aux storyboards des trois premiers chapitres de ce nouveau manga, et le projet passe le barrage de la réunion éditoriale… le feu vert est alors donné ! Le 17 septembre 1996, dans l’issue #42 de l’année du Shônen Jump, débute un certain Yu-Gi-Oh!…
Au terme de ce troisième dossier, nous avons pu faire le bilan des influences de Kazuki Takahashi et établir les grandes lignes de son parcours jusqu’à la naissance de Yu-Gi-Oh!. La quatrième partie, celle qui intéressera sans doute le plus grand nombre, sera consacré au déroulement de la tumultueuse sérialisation dans le Shônen Jump…